« Nous sommes au point zéro, c'est passionnant »

ENTRETIEN AVEC THOMAS JOLLY
« Nous sommes au point zéro, c'est passionnant » sur Qu'est-ce qu'on fait
Thomas Jolly, 38 ans, est un metteur en scène de théâtre et d'opéra, réputé pour ses créations exigeantes et populaires : Thyeste, Henry VI, Richard III. Depuis janvier 2020, il dirige le Quai, le Centre National Dramatique d'Angers.

Comment vivez-vous l'impact du Coronavirus sur votre théâtre ?

Bien. Maintenant je le vis très bien. Mais ça n'a pas toujours été le cas. J'ai été d'abord terriblement vexé. J'étais en train d'inventer un nouveau mode de fonctionnement avec mon équipe ; une programmation aux temporalités différentes, une réflexion sur l'élargissement du public, sur sa diversité, une autre façon de concevoir les abonnements... Je rencontrais certaines réticences, mais, malgré tout, les choses se mettaient en place, tranquillement. Ensuite, le COVID-19 et arrivé. Et il a fallu tout arrêter. Donc j'ai été vexé, parce que le virus a montré que nos institutions, les Centre Dramatiques Nationaux, ont été incapables de rebondir dans l'instant, à cause de leur fonctionnement, trop lourd, trop complexe, ronronnant et parfois démesuré. Pendant le confinement, le théâtre n'était pas nécessaire et la nation. Donc, je suis rentré chez moi.

« Le virus a montré que nos institutions, les Centres Dramatiques Nationaux, ont été incapables de rebondir dans l'instant. »

Désœuvré ?

Et déprimé. Et puis, un jour, j'ai eu l'idée toute bête de jouer la scène du balcon de Roméo et Juliette, sur mon balcon, justement ; dix petites minutes de théâtre, bricolées tout seul. J'avais le trac, plus que d'habitude d'ailleurs, alors que j'ai déjà joué sur des grandes scènes, comme la cour d'honneur du Palais des Papes du Festival d'Avignon... Mais sur mon balcon, il s'est passé quelque chose de vraiment particulier. Une vingtaine de personnes sont apparues à leur fenêtre, en bas les livreurs Uber se sont arrêtés, à côté de celles et ceux qui promenaient leur chien. Et nous avons partagé, ensemble, un vrai moment de spectacle. Et à ce moment-là j'ai pris conscience qu'il était possible de passer entre les mailles du filet. L'art, comme l'eau, finit toujours par trouver son chemin. Par le passé, certains ont su contourner la censure, les guerres, la peste... Le Coronavirus ne devrait pas être insurmontable, j'en suis sûr. À nous d'inventer de nouvelles formes corona-compatibles. À vrai dire, nous n'avons pas vraiment le choix...

Pourquoi ?

Parce qu'il va falloir apprendre à vivre avec le Covid-19 ; c’est-à-dire continuer à respecter les gestes de distanciation, pour éviter que le virus se propage. Ainsi, je ne vois pas comment les salles de spectacles, où les gens sont très proches les uns des autres - au théâtre, à l'opéra ou au concert - peuvent accueillir du public comme avant. Il faut se rendre à l'évidence : les salles de spectacles ne retrouveront pas leur fonctionnement habituel avant la découverte d'un vaccin.

« Les salles de spectacles ne retrouveront pas leur fonctionnement habituel avant la découverte d'un vaccin. »

Le rapport Bricaire préconise un siège vide entre chaque spectateur, des vitres de plexiglas devant la scène pour éviter les projections de gouttelettes... Qu'en pensez-vous ?

Que du mal. Ce type de solutions est morbide et terriblement anxiogène pour le public. On est capables de faire preuve de plus d'imagination en inventant des nouvelles formes.

Quelques exemples ?

Raphaële Lannadère, qui devait se produire au Quai pour la tournée de son prochain album, jouera une chanson de son disque aux carrefours de la ville ; de telle sorte que les spectateurs n'auront pas à sortir de chez eux. Au théâtre, j'ai demandé à l'équipe technique de construire un gradin, avec une surface où le virus circule peu, ce qui nous permettra d'espacer le public sans donner l'impression de fauteuils vides. À Angers, les rives de La Maine forment un gradin naturel, c'est un lieu qui pourra nous servir pour les représentations. Pour ma part, je vais mettre en scène une pièce, pour le mois de juin, où le décor, justement, est un théâtre vide. Le lieu coïncidera avec le sujet de la pièce. Dramaturgiquement, cela aura un sens. Une trentaine de spectateurs seront sur scène, assis sur des chaises espacées, les gestes seront respectés. Il faudra évidemment continuer à réfléchir à des spectacles à jauges réduites, avec un élargissement progressif. Et nous continuerons à proposer des spectacles itinérants, en jouant dans des villages, dans des salles des fêtes, devant la fenêtre des EHPAD, en appartement...

Des perspectives plutôt enthousiasmantes finalement...

Mais oui ! Une fois que le deuil de nos habitudes est fait, et il faut le faire, on est obligés de faire preuve de créativité.

Le plan culture, dévoilé par Emmanuel Macron le mercredi 6 janvier, allait dans ce sens. Vous y avez participé ?

Non. Il était temps qu'il parle. C'était notable... Appréciable même. Ce qu'il a proposé pour les intermittents est un apaisement, même s'il reste des détails à éclaircir. Le report de leurs heures et la possibilité du chômage partiel étaient bienvenus. De façon générale, je trouve que le Ministère a plutôt bien géré les conséquences de la crise sanitaire sur le milieu du spectacle vivant. Par contre je n'ai pas compris son souhait d'un été « culturel et apprenant ». En France, les étés sont toujours culturels et apprenants ; il n'y a qu'à voir le nombre de festivals proposés chaque année...

« Le Ministère a plutôt bien géré les conséquences de la crise sanitaire sur le milieu du spectacle vivant. »

Au-delà de la forme, faudra-t-il proposer des spectacles rassurants ou au contraire est-ce l'occasion de se confronter à l'idée de la maladie et de la mort et de trouver des échos dans notre actualité ?

C'est une vraie question, en débat au sein de notre équipe. J'ai toujours été convaincu, pour le théâtre, qu'il est plus intéressant d'aborder les sujets indirectement. Thyeste, par exemple, que nous avions créée pour le festival d'Avignon, a évoqué pour de nombreuses personnes la question du monde que nous allons laisser pour nos enfants. Et donc de l'écologie. Ce n'est évidemment pas ce que Sénèque avait en tête quand il a écrit sa pièce. Et ce n'est pas ce à quoi j'ai pensé que je l'ai mise en scène. Mais c'est intéressant. Les spectacles résonnent, provoquent la réflexion.

Dans un post Facebook, vous avez émis des réserves sur l'utilisation d'Internet par les théâtres pendant le confinement (les captations, les lectures), la jugeant « non-créative ». Pourquoi ?

Je suis ravi que les captations aient cartonné, parce qu'Internet est un moyen d'inciter les gens à venir au théâtre. Par contre, il s'agit d'une simple compensation. Je suis sévère parce que j'ai toujours trouvé que le spectacle vivant avait du mal à se saisir des outils numériques. Et je pense plus particulièrement à la réalité virtuelle, qui, à mon sens, est bien plus apte au théâtre qu'au cinéma.

Pourquoi ?

Pour la simple raison qu'au théâtre le spectateur a le libre choix de son regard. Un casque de réalité virtuelle nous permet de regarder où l'on veut, précisément. Et il y a là tout un théâtre immersif à inventer. J'adorerais que Le Quai soit pionnier dans ce domaine. On y travaille.

« Je le vois dans mon équipe, chaque métier est questionné dans ses fondements. Nous sommes au point zéro. C'est passionnant. »

Est-ce qu'il y aura un avant et un après coronavirus dans le monde du spectacle ou s'agit-il d'un épiphénomène ?

J'aimerais que les choses changent. Mais je ne suis pas devin. Pour moi il y aura deux étapes. D'abord, il faut travailler l'invention du monde de maintenant ; c’est-à-dire comment s'ajuster à la hauteur, à la gravité et à la difficulté de la crise. Ensuite, viendra le temps des procès, qu'il faudra faire, nécessairement, et du changement sur le long terme. Il y avait des problèmes bien avant le Covid-19. Je pense en premier lieu à l'élargissement et la diversification des publics mais aussi aux sujets des spectacles et leur ancrage dans la réalité contemporaine - sociétale, écologique - qui ne sont pas au rendez-vous. C'est très intéressant de se replonger dans les textes des pionniers de la décentralisation. Ils avaient les mains dans la réalité sociale, économique et esthétique de leur époque ; ils ont tout inventé en rapport avec leur monde. Juste avant le Covid-19, nos habitudes de théâtreux s'étaient figées. Tout doit être inventé, à nouveau. Je le vois dans mon équipe, chaque métier est questionné dans ses fondements. Nous sommes au point zéro. C'est passionnant.

  • On reste aux aguets, la programmation des CDN et de d'autres théâtres, devraient prochainement proposer des spectacles « corona-compatibles ». C'est ce sera bientôt le cas au Quais, à Angers.
  • On regarde la présentation du plan culture, dévoilée le 6 mai, où Emmanuel Macron incite les artistes à inventer de nouvelles formes de spectacles.
  • On (re)découvre la captation d'Henry VI, de William Shakespeare, mis en scène par Thomas Jolly, une belle compensation théâtrale avant la reprise des spectacles.
  • On se détend en jouant au jeu d'arcade, Richard III attacks, accompagnant la mise en scène du spectacle de Thomas Jolly, où l'on apprend aussi plein de choses sur la pièce historique de Shakespeare.

 

Propos recueillis par Igor Hansen-Love
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