Aider le tourisme à repartir, c’est aider toute la société et toute l’économie.

ENTRETIEN AVEC DANIÈLE KÜSS
Aider le tourisme à repartir, c’est aider toute la société et toute l’économie. sur Qu'est-ce qu'on fait
Danièle Küss a dirigé le pôle Développement international du tourisme auprès du ministère des Affaires étrangères. Pour notre série « Le Jour d’Après », cette experte indépendante et membre affiliée de l’Organisation mondiale du tourisme propose de compter sur la résilience du secteur pour relancer l’économie, et invite à renoncer au tourisme de masse.

Le tourisme et le surtourisme font-ils partie des causes de la pandémie actuelle ?

S’ils ont une part de responsabilité, ce ne sont pas les seuls : en France, c’est un rassemblement évangéliste à Mulhouse qui a diffusé le virus ; en Italie, ce sont les échanges économiques avec les régions de Chine les plus touchées.

Quelles vont être les conséquences de cette épidémie sur le secteur du tourisme mondial ?

Cette crise n’ayant pas d’équivalent dans le passé récent, il est difficile de la comparer à d’autres pour anticiper son impact. Ni les épidémies de SRAS et H1N1, ni l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull en 2010 n’ont provoqué un tel effet domino dans tous les aspects de nos vies !

On peut cependant noter que le tourisme a toujours démontré une incroyable capacité à rebondir, entraînant dans son sillage le redressement des autres secteurs. C’est un domaine transversal, une véritable locomotive ! Après la crise financière de 2008, c’est le secteur qui a rebondi le plus vite. Depuis 10 ans, quels que soient les incidents (épidémies, éruptions, guerres, attentats...), la croissance du tourisme est restée supérieure à celle de l’économie mondiale. J’ai confiance en son avenir et en sa résilience.

« Le tourisme est un domaine transversal, une véritable locomotive ! Après la crise financière de 2008, c’est le secteur qui a rebondi le plus vite. »

De nombreux acteurs du tourisme français se disaient déjà en difficulté. La pandémie va-t-elle leur porter le coup de grâce ?

Les gilets jaunes, les grèves et les attentats ont évidemment été des catastrophes pour la croissance du tourisme. Mais rien de tel ne s’est passé en France en 2018 - une année qui a été exceptionnelle pour le secteur partout dans le monde. Or, nous étions déjà à la traîne par rapport aux autres pays avec 3 % d’augmentation, quand la moyenne était de 4 % en Europe et de 6 % au total. Les entreprises qui étaient déjà en difficulté dans un si bon contexte montrent avant tout qu’elles ne savent pas répondre à la demande.

Il faut savoir se réorganiser et se remettre en question, plutôt que de trouver des excuses dans les événements ponctuels. En outre, au-delà du nombre de visiteurs, il faut s’intéresser aux recettes : l’Espagne engrange de meilleurs revenus alors qu’elle accueille moins de touristes ! On dit beaucoup que la pandémie va toucher en priorité les plus faibles ; cela s’applique aussi au secteur du tourisme. Ceux qui ne sont pas en mesure de s’adapter vont souffrir davantage que les autres.

Comment expliquez-vous que la France, pourtant première destination mondiale, soit peu performante par rapport à ses voisins ?

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, nous n’avons plus de ministre délégué au tourisme. Pour un pays où ce secteur représente plus de 7% du PIB, et plus de 2 millions d’emplois directs et indirects, c’est un comble ! Le tourisme est devenu une compétence parmi d’autres, allouées à un Secrétaire d’Etat. Notre Direction du tourisme est d’abord devenue une sous-direction noyée dans les très nombreuses sous-directions de Bercy, puis a été scindée en deux et répartie entre Bercy et le ministère des Affaires étrangères. Tout manque de coordination. On gère le secteur comme une production industrielle au lieu de valoriser les territoires, la culture, le vécu et l’expérience !

« Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, nous n’avons plus de ministre délégué au tourisme. Pour un pays où ce secteur représente plus de 2 millions d’emplois directs et indirects, c’est un comble ! »

Quels rôles doivent jouer les différents acteurs du tourisme à l’heure actuelle pour soutenir les plus faibles ?

Il faut une solidarité entre les différents acteurs dans la période que nous vivons. Aider le tourisme à repartir, c’est aider toute la société et toute l’économie. L’Etat doit aider les entreprises grâce à des dispositifs d’atténuation, en prenant des mesures sur le plan fiscal comme l’annulation et le report des charges, le chômage partiel... Ce qui a été mis en place est assez positif.

Les maires étant en campagne électorale, on peut espérer qu’ils feront tous le maximum pour leurs collectivités. Il en va de même pour les régions, qui ont la compétence tourisme. Les professionnels doivent jouer le jeu et permettre de reporter et d’annuler sans frais les voyages prévus, sous peine de perdre à tout jamais leur clientèle et de ternir leur réputation. Quant aux voyageurs, il faut qu’ils acceptent de repousser leurs déplacements (au lieu de se faire rembourser) pour éviter de porter un deuxième coup à ces entreprises.

Une fois ces mesures mises en place, que faudra-t-il faire pour relancer le secteur de façon stratégique ?

J’appelle de mes vœux un plan Marshall au niveau européen pour définir un projet de redressement large. Charles Michel, le président du Conseil européen, affirmait dans une interview que la crise actuelle est le « grand défi de [notre] génération », mais que « si nous posons les bons choix, nous serons plus forts. » Je suis d’accord avec son message.

Depuis le Traité de Lisbonne, l’UE a compétence en matière de tourisme ; un comité consultatif a été mis en place, avec des représentants des Etats. C’est l’occasion ou jamais de l’utiliser et de prouver aux eurosceptiques et aux populistes à quel point l’Europe peut être utile.

Comment définissez-vous ce « plan Marshall » ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont proposé des prêts aux pays Européens, en échange d’achats de produits américains. Il s’agirait cette fois de prêts garantis par l’UE pour réindustrialiser les pays, moyennant une préférence pour nos voisins européens dans les achats futurs. Le tourisme est un secteur qui entraîne tout derrière lui ! Une chambre d’hôtel représente deux emplois, qui se répartissent entre le personnel, les fournisseurs de meubles et d’électronique, l’équipement, les circuits alimentaires du restaurant…

"Il s’agirait cette fois de prêts garantis par l’UE pour réindustrialiser les pays, moyennant une préférence pour nos voisins européens dans les achats futurs. »

Cela permettrait de financer de grands chantiers, comme celui du Charles de Gaulle Express qui a été reporté à 2025 - soit après les Jeux olympiques, ce qui n’a pas de sens ! Au-delà de son importance pour la France, Roissy est la porte d’entrée de l’Europe pour un certain nombre de destinations comme Rome ou Barcelone dans le cadre du « Tour d’Europe » de certaines clientèles lointaines...

L’Organisation mondiale du tourisme prévoit une réduction de 30% de la croissance du tourisme cette année. Qu’en pensez-vous ?

Les crises précédentes ont montré que les prévisions alarmistes étaient chaque fois démenties par les faits, donc je reste optimiste. Je m’attends à ce que les gens consomment davantage que d’habitude lors de la reprise, si nous arrivons à trouver un médicament pour rendre ce virus moins mortel et que nous évitons une seconde vague de contaminations. Les touristes étrangers qui ont dû déplacer leur voyage vont revenir ; les Français qui ont été bloqués à la maison et forcés à faire de l’épargne vont se rattraper sur la consommation de loisirs. On peut s’attendre à voir apparaître, à côté de la clientèle des reports, des personnes qui se sont confinées dans leurs résidences secondaires et n’ont absolument pas envie d’y passer les prochaines vacances ! Comme après une guerre, la résilience passe par une phase d’excès - c’est de bon augure pour le tourisme.

C’est donc le moment de développer une offre alternative : promouvoir des produits hors-saison, créer ou nettoyer les pistes cyclables, réhabiliter les voies vertes, signaler les endroits remarquables (un paysage exceptionnel, un lavoir, une chapelle, un marché...) et commencer à faire davantage de tourisme culturel. Les pays qui ont aujourd’hui une croissance supérieure à la nôtre sont ceux qui ont su innover et réorganiser leur offre.

" Comme après une guerre, la résilience passe par une phase d’excès - c’est de bon augure pour le tourisme. »

Quid de l’écologie, il faut donc relancer à tout prix ?

Les projets doivent s’inscrire dans une perspective de réflexion de fond. Laissons tomber le tourisme de masse pour aller vers un tourisme durable - il ne nous reste que 10 ans pour réaliser les 17 Objectifs de développement durable des Nations Unies. Il y a une chance à saisir pour mettre le secteur sur les rails d’un nouveau modèle de consommation.

Le surtourisme a pris un coup dans l’aile. Il avait déjà montré ses limites avec des crises à Barcelone et à Venise. Si ses jours sont effectivement comptés, ce serait une bonne chose tant pour les consommateurs que pour les destinations touristiques.

Justement, le maire de Venise a dit qu’il était hors de question de revenir à la normale et envisage d’instaurer un ticket d’entrée pour visiter la ville…

Cela empêcherait les gens qui ont peu de moyens de partir où ils le souhaitent ! J’aimerais plutôt voir apparaître un système de régulation : on réserverait sa place, comme pour une grande exposition, et on limiterait le nombre de visiteurs par jour. Pour une ville comme Venise, ce n’est pas difficile à mettre en place.

On peut également allonger le Carnaval d’une semaine, pour répartir la jauge des fréquentations. De manière générale, étaler la consommation touristique dans le temps et dans l’espace permettrait de résoudre le problème de la précarité des saisonniers et aiderait les professionnels à gérer leurs charges.

Faut-il finalement s’attendre à une crise de confiance, et à ce que certaines destinations soient boudées par les visiteurs ?

Il peut effectivement y avoir une grosse crise par rapport à la Chine : c’est la troisième épidémie qui se répand à partir de ce pays, et la communication comme la prise en charge de la situation ont laissé à désirer. Les Etats-Unis souffriront peut-être aussi d’une désaffection : on s’est rendu compte que ce n'est pas un pays dans lequel on aimerait être bloqué en cas de pandémie.

Dans tous les domaines, la crise a réappris aux gens à maîtriser leurs achats, et à raisonner. On consomme local, moins et mieux. C’est aussi valable pour le tourisme et la culture : on peut faire du vrai tourisme culturel de qualité à quelques kilomètres de chez soi.

  • On relit tous les dossiers de QQF sur le tourisme.
  • On signe la pétition du réseau Stay Grounded : 250 ONG du monde entier protestent contre le renflouement du secteur aérien par les Etats. Ces associations appellent à répartir l’argent en priorité entre les travailleurs et la lutte contre le réchauffement climatique. On lit également leurs pistes de réflexion sur le développement d’un secteur du transport plus juste et écologique.
  • On favorise l’écotourisme et le slowtourisme. La plateforme Bookdifferent propose par exemple des hébergements « responsables » et soutient les acteurs du secteur qui cherchent à accélérer la transition et le développement durable. Attention à bien calculer ses dépenses de carbone : rien ne sert d’aller dans un hôtel « vert » si on se déplace en avion.
  • On découvre d’autres manières de voyager : le réseau WWOOF propose des hébergements gratuits en échange d’aide dans des fermes biologiques ; le couchsurfing permet de rencontrer des locaux sans aller à l’hôtel…
  • On lit le guide du Conseil mondial du tourisme durable qui recense hôtels, tours opérateurs, destinations et gouvernements engagés dans une démarche écoresponsable ainsi que des conseils à destination des voyageurs.
  • On écoute le podcast Carton Vert de la journaliste Mathilde Gardin, qui tend le micro aux entrepreneurs ayant réussi la transition écologique : l’épisode 1, « A l’hôtel du bon sens écolo », et l’épisode 3 « Voyager en respectant la planète, est-ce possible ? ».

 

Propos recueillis par Juliette Démas
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