"À Noël, on ouvre son coeur... et son porte-monnaie"

INTERVIEW DE NADINE CRETIN
"À Noël, on ouvre son coeur... et son porte-monnaie" sur Qu'est-ce qu'on fait
Le cadeau de Noël est une invention qui ne tombe pas du ciel. De l'orange à l'iPhone, de Jésus au Père Noël, les réjouissances ritualisées sont devenues plus séculières, plus privées et plus marchandisées, comme l'explique l'historienne Nadine Cretin, spécialiste des traditions chrétiennes.

Dès la Rome antique, à travers Strenia, déesse de la santé, pourquoi célébrait-on les cycles de la nature au moment du nouvel an ?

Si les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus le 25 décembre, c'est en partie pour coller à des traditions païennes qui avaient lieu pour marquer le solstice d'hiver dans l'hémisphère nord. Les jours qui rallongent marquent le début d'année : ainsi, pour s'attirer une nouvelle année prospère et féconde, on multipliait dans l'antiquité les rituels prometteurs comme les petits cadeaux faits à la main, qu'on s'échangeait. A l'époque, Ovide déplorait déjà que les enfants préfèrent l'argent au miel ou aux figues. Les enfants jouaient déjà un rôle essentiel au moment crucial de la nouvelle année : en effet, pour mettre les vœux des enfants, dépositaires de l'avenir, de son côté, il fallait leur donner quelque chose -des œufs, des pommes, des pièces. Cette idée existe encore aujourd'hui, avec les quêtes d'enfants à Halloween. Noël prendra ensuite son nom au milieu du Moyen-âge : avant, on parlait de Nativité.

 

La sociologue Martyne Perrot identifie la naissance du cadeau de Noël tel qu'on le connait, avec surprise et emballage, au 19ème siècle, pourquoi aussi tardivement ?

Le 19ème siècle marque à la fois l'apparition des grands magasins et l'avènement de la bourgeoisie : avant, la fête était déjà familiale, organisée autour de la cheminée et d'un grand repas mais elle était surtout réservée à l'aristocratie, où l'on offrait des jouets. Le reste de la population se contentait de cadeaux alimentaires. Noël devient alors une période essentielle de par son enjeu commercial : les catalogues d'étrennes envoyés directement à la maison sont inventés. Ce n'est pas anodin car les enfants qui ne savent pas encore lire peuvent choisir d'après un dessin. Dans les campagnes, en revanche, la tradition est restée alimentaire jusqu'au début du 20ème siècle.

 

Ce rituel bourgeois s'accompagne alors de la charité aux pauvres : est-ce à cette occasion que les enfants découvrent les inégalités sociales ?

Avec des auteurs comme Charles Dickens et Hans Christian Andersen (La petite fille aux allumettes), chacun découvre la différence entre le milieu bourgeois de la maison où il fait chaud et la misère, au dehors. Car à Noël, on ouvre son cœur et son porte-monnaie, encore aujourd'hui.

 

Y a t-il une fonction pédagogique du Père Noël ou de Saint Nicolas récompensant les enfants sages et du Père Fouettard terrorisant les cancres ?

Il subsiste encore, dans certains carnavals d'Europe, comme en Allemagne, en Autriche, en Suisse et l'Est de la France une distinction entre un beau personnage bien habillé qui annonce une année prospère et des figures plus énigmatiques. Au départ, ils n'ont rien de pédagogique. Très répandues, les créatures laides, couvertes de paille et effrayantes représentaient jadis un monde inconnu, l'au-delà, jusqu'aux années 50, ensuite on les a peu à peu supprimées. Tous ces personnages-là ont à la fois engendré Saint Nicolas et le Père Fouettard, devenu sur le tard punitif, avec ses baguettes.

 

L'orange de Noël chérie par nos aïeux est-elle un mythe ?

C'était à l'époque un beau cadeau (au même titre que la pipe en sucre ou les friandises) : en effet, l'orange a longtemps été un fruit exotique rare. Le journaliste breton Pierre-Jakez Hélias raconte qu'enfant, il avait reçu pour Noël une orange qui restait en évidence sur le vaisselier et dont il avait le droit de manger un quartier par jour. Cette tradition a disparu après la seconde guerre mondiale, lorsque le père Noël s'est imposé à l'américaine, creusant le fossé entre noël chrétien et païen : dès lors, le père Noël n'est plus le fidèle messager de l'enfant Jésus.

 

A l'étranger, nos voisins fêtent-ils, comme nous, Noël avec la même débauche compulsive de présents ?

Dans certaines familles catholiques de l'Est, vers Nancy, on fait encore des beaux cadeaux à la Saint-Nicolas (6 décembre) et des plus petits à Noël. En Espagne, on célèbre les rois mages au moment de l'Epiphanie, début janvier, c'est à ce moment-là que les enfants reçoivent des cadeaux. En Italie, on se réfère à la Befana, sorcière de l'Epiphanie .

 

Le sociologue Marcel Mauss dans son classique, Essai sur le don (1925) expliquait que le don n'a rien de spontané mais obéit à des règles bien précises, notamment l'obligation de réciprocité, cela s'applique t-il à Noël ?

Sa théorie du don et du contre-don est toujours valable : en effet, on ne fait pas à des gens que l'on connait peu un magnifique cadeau, c'est embarrassant !

  • On lit l'ouvrage de Nadine Cretin, Histoire du Père Noël, Le Pérégrinateur éditeur (2010) : et oui, d'où nous vient cette image du père Noël, ce gros vieillard barbu vivant en Laponie et se dépaçant sur un traineau volant trainé par des rennes ? Dessiné tantôt par les mythes, tantôt par les stratégies commerciales, découvrez les origines croisées et multiples de la représentation contemporaine du Père Noël !
  • On consulte l'essai de Martyne Perrot, Le cadeau de Noël, histoire d'une invention, édition Autrement (2013) : car, pour clore l'année, on ne s'est pas toujours offert des cadeaux ! C'est l'ère de la consommation qui l'a insufflé à nos sociétés occidentales. Ah Noël ! Le rêve... pendant lequel on fait surtout du business !

Clémentine Gallot
Illustrations : Camille Gobourg
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